Partager l'article ! Le brame du trocson: e me suis arrêté au Amis, un troquet bien moyen avec le mur de tickets à l'entrée pour claquer sur ...
De l'écriture, des médias, de petit pas et d'obstinations diverses
e me suis arrêté au Amis, un troquet bien moyen avec le mur de
tickets à l'entrée pour claquer sur Française des bœufs. Éric buvait son demi. On s'était pas vu depuis notre dernière charrette. Bien obligé d'avouer que je venais d'intégrer la psy, option
infirmier. Fini la précarité, la folie a de l'avenir. Lui, il préférait encore la liberté de recevoir des pains sur sa tronche peu Volvic et continuait à sauter d'un intérim à l'autre.
En discutant j'ai feuilleté le présentoir au coin. Sur un hebdo pour la France rentière on voyait un de ces types manifestement retaillé au bistouri. Ministre ou quelque chose dans cette mafia-là. Il voulait en finir avec l'assistance et remettre la France sur les rails. J'ai mis une bière. Apparemment c'était pas la première pour Éric.
Je sais pas pourquoi il s'est emballé, mais j'avais juste à écouter, c'était pas trop dur. Le problème avec lui, c'est qu'il a fait des études mais que la race commerçante a continué à lui filer des jobs de régime à trois euros la journée. On a pas idée non plus de devenir un pic de l'anthropologie. Il débitait des mots pour découper le réel en tranches fines.
« Tu vois, c'est juste qu'ils veulent appauvrir encore plus ceux qui ont déjà trois fois rien et qui récoltent les travaux à la rame, Manpourri ou Carrouffe. Salaires d'immigré et les prix qui montent à toute vitesse...Mais le pouvoir d'achat augmente, c'est l'INSEE qui le dit...
Alors ils s'injectent une vieille dose de télé, toujours plus coupée de pub et saturée de porno soft, histoire de pas penser à compter pour la voiture neuve déjà en rade, la panoplie pour le petit qui rentre à l'école, les dents qui font grève, le dos qui en a marre d'être assis, les impôts plus gros, le patron plus con, la mariée avariée, le mari riquiqui et cette cervelle d’agneau à deux pattes qui compte, qui compte, qui compte le fric absent et les minutes pourries.... » J'aime pas bien quand il est comme ça, mais baisser la tête trois fois en le regardant bien dans les yeux, c'est pas si dur.
« ..On se tape les politiciens invétérés, les mégalos, les franchement faux, les déconnectés et les arrogants, sans oublier les bavants au-delà de toute péremption, catégorie qu'ils ont réussi à refourguer aux cerveaux lents...Tous riches à millions d'euros, ils s'éclatent à raconter à peu près n'importe quoi, mais vu à la télé. Et l'autre qui ronfle dans son canapé comme un cochon à l'abattoir, plein de rêves aux yeux rougis qui déchirent la gueule du tronc à la télé avec la scie sauteuse repérée chez Brico..."
J'allais me lancer sur la piste, mais j'ai vu la main du patron sur son sésame planqué sous le bar. En parlant de gueule, y en avait au moins une qu'il écraserait bien avec. « Bon, Éric, c'est pas tout... ».
Le blouson d'Eric voulait rien savoir. Je suis sorti tout seul.
A peine dehors, on a braillé dans mon dos, évidemment. Je me suis pas retourné, j'ai pas de mutuelle.
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